A propos

Michel Ekeba, Kongoastronaute, Yango Biennale 2014

 

« Reprendre »: j’utilise ce mot comme image de l’art africain actuel. Je l’entends d’abord dans le sens de renouer avec une tradition interrompue; renouer, non pas sous l’impulsion d’un désir de pureté, ce qui ne témoignerait qu’en faveur de l’imagination d’ancêtres disparus, mais bien d’une façon qui reflète les conditions d’aujourd’hui.

« Reprendre » suggère ensuite l’idée d’un recouvrement, d’une appropriation méthodologique: le travail de l’artiste commence en effet par une évaluation des outils, des moyens et des fins de l’art au sein d’un contexte social transformé par le colonialisme, par des courants plus récents, les influences, les modes qui arrivent de

l’extérieur. « Reprendre » implique enfin une pause ou un ressaisissement, une méditation, une réflexion portant sur l’acte de renouer et de recouvrer.

V.Y. MUDIMBE, “«Reprendre». Enonciations et stratégies dans les arts africains contemporains“, 1992

Yango Biennale revient avec une nouvelle formule. La biennale va discuter des nouvelles voies pour l’art avec la ville de Kinshasa, dont l’immensité géographique et symbolique est le miroir de l’immensité du Congo lui-même, en tant que territoire physique et imaginaire, fantasmé et répulsif, écrasant et désiré. Son énergie créatrice et sa vitalité inépuisable sont un cadre idéal pour la création artistique dont la ville est connue comme un des viviers sur le continent africain. Marquée par des années de colonisation, de dictature et de guerres civiles dites d’exploitation de ressources minérales, Kinshasa, où la vie demeure précarisée dans une large mesure, porte les strates de sa mémoire tumultueuse à fleur de peau, comme si la ville, à travers l’attitude des corps, la danse, la musique et de tonitruantes prises de parole, voulait marquer l’instant, chaque instant, car l’instant est le seul lieu où l’évidence pour soi-même est possible.

Animé par le concept mudimbien de « reprendre » et considérant les espaces traditionnels de présentation des arts dans la ville de Kinshasa comme un prolongement stérile des usages de la société industrielle répliquée dans les colonies avec le divertissement ouvrier d’une part et les cercles pour cadres européens d’autre part, ce projet entend, à travers des ateliers, des discussions et de l’expérimentation, ouvrir la voie à de nouvelles façons de présenter de l’art, de proposer les créations d’artistes dans/à la ville. Ceci en considérant les enjeux démographiques, environnementaux et sociaux dans la ville, mais aussi les cultures locales de représentation telles qu’en témoignent différents objets dits ethnologiques produits dans la région et collectionnés à travers le monde. Yango se considère donc comme un événement négociant l’espace pour l’imagination créatrice dans ce contexte d’apartheid racial devenu par la suite un apartheid des pouvoirs politique et économique pour finir en apartheid des moyens de l’imaginaire.

Kiripi Katembo (1979-2015), fondateur de la biennale © Moadiga