Note d'intention

Nous n’attendrons pas demain

Nous n’avons de solide que le présent. L’accent du jour qui se lève, qui dessille les yeux, tord les mauvais sommeils, accuse la nuit profonde, et réclame notre présence.

Tout commence avec une affirmation tranchante : « Nous n’attendrons pas demain ! ». Demain ne surgira pas, miraculeux, porteur d’horizons. Le futur se tient en retrait, tel un voleur en embuscade. Il campe une espérance, qui s’évapore comme un mirage et finit par tout maintenir en l’état. Anticipé, prévu, il répète le passé et empêche une advenue réelle des choses. Le futur oblitère le seul temps dont nous disposons pleinement, le présent. 

Dans le présent, se loge l’imprévisible : il est ce que nous en faisons, sans entrave ni promesse. Il porte tous les possibles de la création, de l’action, de la vie. Il forge des territoires sans cartes, des histoires sans modèle pré-donné, un quotidien toujours à inventer. Le présent est bâtisseur, il lie l’esprit à la terre.

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À Kinshasa, depuis l’Indépendance, une scène artistique plurielle, dense, active, capture cet appel du présent. Mille échos percutent la capitale : sous les formes de la musique, des arts visuels, de la littérature, ils bravent profiteurs, marchands de sommeil, et autres sectateurs du repli sur soi. Les artistes débusquent des mondes où les vies s’illuminent, grandioses ou minuscules. Ils créent leurs propres lieux de rencontres, de débats, investissent ou subvertissent leur rapport aux institutions, construisent leurs réseaux, échappent aux mots d’ordre. Ils contribuent à écrire l’histoire d’espaces traversés par les violences esclavagistes, (néo)coloniales, post-impériales, mais aussi par toutes les résistances qui s’insurgent contre celles-ci. 

Portée par cette scène artistique, la deuxième édition de la biennale d’art contemporain de Kinshasa, Yango II, fondée en 2014 par l’artiste Kiripi Katembo, joue avec les indéterminations qui traversent l’idée d’ « art contemporain » pour soutenir la pluralité des formes artistiques, leurs structures polyphoniques, leurs mutations et leurs écologies bigarrées. Les formes traduisent les forces, les forces prolongent les formes, renversant les figures en événements, les affects en effets. Ces jeux de déplacements et de métamorphoses répondent aux cheminements tracés par les arts eux-mêmes.

L’édition Yango II ne tient pas dans l’unicité d’un événement, elle se diffracte pour défendre l’idée d’une biennale protéiforme, processuelle, capable de s’affirmer comme force sociale. Elle se déplace de communes en communes, arpentant les sites où les rêves s’éveillent. Les songes sont diurnes ; ils réclament nos perspicacités plutôt que des promesses. Ils reconfigurent une utopie, concrète, qui se conjugue au présent.       

Tout art est affaire d’exposition. Exposer, c’est rendre sensible. L’art s’expose, et nous renvoie à notre condition exposée : celle d’une précarité quotidienne, mais aussi d’une exposition à l’autre, à l’inouï, à l’inattendu, à ce qui nous émeut. Prendre en charge le double sens du mot « exposition », c’est établir à l’échelle globale des connexions latérales entre les scènes artistiques, politiques et sociales, repérer et renforcer les dynamiques affectives qui les lient entre elles, réparer ou produire, contre tout ce qui contrarie la vie, la solidité d’un monde qui nous accueille et nous soutient.

En affirmant la centralité de Kinshasa comme scène artistique planétaire, Yango II fait résonner – raisonner – la situation kinoise, congolaise avec d’autres conditions contemporaines. Entre reprise et nouveau départ, cette deuxième édition mêle des histoires indociles, celles de l’art, de la pensée, du Congo et des mondes qui l’entourent.  

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Sous le soleil de midi, lorsque les ombres sont les plus courtes et les rais de lumière les plus vifs, nos rapports au sensible s’amplifient. Aveuglante d’abord, la lueur du jour fête l’imprévu, salue tout ce qui échappe au calcul. Depuis Kinshasa, Ville-terre, Ville-continent, Ville-fleuve intranquille, qui coule en direction de l’Océan et gagne d’autres archipels, d’autres rives, Yango II fait entendre différentes manières de faire œuvre, rassemble et provoque de nouvelles voix, de nouveaux récits qui font vaciller les certitudes. Ces histoires battent le rappel : elles tirent leur force et leur sens d’une invention collective, tissent des liens avec d’autres lieux du monde, d’autres tropismes poétiques, et nouent des solidarités transversales. 

 « Yango », cette interjection qui à Kinshasa ponctue les conversations, se mue en un appel :

Habitez le présent. Imposez-lui ce à quoi vous tenez. Construisez la ville refuge. Celle qui accueille tous les assemblages, toutes les relations, toutes les itinérances. Le lieu des visionnaires qui, hantés par le jour, refusent le repos.

Alonso Gómez & Kisukidi

Commissaires de Yango II

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